L’Union européenne doit mettre fin à ses importations de GNL russe le 1er janvier 2027, avant d’interdire quelques mois plus tard le gaz acheminé par gazoduc. Mais, le blocage du détroit d’Ormuz et l’envolée des prix compliquent une stratégie pourtant bien engagée depuis 2022 et pourraient raviver la tentation du gaz russe.
l’UE a fortement réduit sa dépendance au gaz russe
Depuis l’invasion de l’Ukraine, l’Union européenne cherche à réduire sa dépendance au gaz russe afin de tarir une source importante de revenus pour Moscou. En 2025, les ventes de gaz à l’Europe rapportaient encore près de 15 milliards d’euros par an à la Russie. Le calendrier fixé par Bruxelles prévoit une nouvelle étape décisive : à compter du 1er janvier 2027, les États membres devront avoir totalement cessé leurs importations de GNL russe. À l’automne de la même année, l’interdiction doit également s’étendre au gaz acheminé par gazoduc.
Jusqu’ici, la stratégie européenne a produit des résultats significatifs. La consommation de gaz des États membres a diminué de 20 %, tandis que la part de la Russie dans les importations européennes par gazoduc est passée de 40 % en 2021 à seulement 6 % en 2025. En intégrant le GNL, le gaz russe ne représentait plus que 12 % des importations de l’Union européenne en 2025, contre 45 % quatre ans plus tôt. Une évolution saluée en décembre par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen : « Beaucoup pensaient que cela ne serait pas possible », avait-elle déclaré.
« La France a importé plus de GNL russe que tout autre pays européen au premier trimestre 2026 » (IEEFA)
Dans le même temps, l’Europe a profondément diversifié ses approvisionnements. La Norvège représente désormais 31 % des importations européennes de gaz, devant les États-Unis, avec 28 %. Mais cette trajectoire est aujourd’hui fragilisée par le blocage du détroit d’Ormuz. Avant la crise, environ 20 % de l’approvisionnement mondial en GNL transitait par ce passage stratégique. La raréfaction de l’offre a depuis contribué à doubler les prix du gaz, rendant à nouveau le gaz russe particulièrement compétitif. Certains pays européens continuent ainsi d’en importer massivement. En juillet, la Belgique a acheté l’intégralité de son GNL à la Russie. Selon une étude de l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA), la France a de son côté « importé plus de GNL russe que tout autre pays européen au premier trimestre 2026 ».
Le coût de la rupture avec Moscou inquiète les États
La hausse des prix pourrait désormais compliquer le respect du calendrier européen. Plusieurs États ont retardé leurs achats dans l’espoir d’une détente du marché et disposent de stocks inférieurs aux niveaux attendus à l’approche de l’hiver.
Selon des analystes de Goldman Sachs, les prix de gros pourraient ainsi dépasser 100 €/MWh en décembre, contre environ 30 €/MWh en temps normal. Une telle envolée renforcerait mécaniquement l’attractivité du gaz russe, actuellement moins cher que les principales alternatives disponibles sur le marché. Bruxelles n’a toutefois donné aucun signe laissant présager un abandon de l’embargo décidé par les Vingt-Sept.
Thierry Bros, enseignant à Sciences Po et consultant spécialiste des énergies fossiles, estime néanmoins qu’un maintien strict de cette politique pourrait placer certains gouvernements devant un choix difficile : « Elle le devrait mais elle ne le fera pas. Et dans ce cas, les États en manque de gaz n’auront d’autre choix que de reprendre la main sur leur énergie », affirme-t-il à propos d’un éventuel assouplissement de la position européenne.
Le groupe énergétique italien Eni, dont l’État italien détient 30 % du capital, a d’ailleurs déjà indiqué qu’il ne parviendrait pas à se passer totalement du gaz russe, alors même que l’Italie figure parmi les pays européens ayant le mieux rempli leurs stocks. Pour les États membres, l’équation oppose ainsi respect de l’embargo et maîtrise du coût de l’énergie. « Poutine a déjà un peu fermé les exportations. Mais s’il décide de rouvrir le robinet, ils iront tous à l’abreuvoir », juge Thierry Bros. Selon lui, une application stricte des règles européennes pourrait entraîner une hausse supplémentaire des prix supportée par les ménages et les industries, mais également accroître la pression sur les pays disposant des stocks les plus importants.
Des assouplissements ont d’ailleurs déjà été accordés. Cet été, à la demande de la Grèce, soucieuse de protéger ses armateurs liés par contrat au transport du GNL produit à Yamal, en Sibérie, la Commission européenne a autorisé les traders et énergéticiens européens à transporter et commercialiser du gaz russe en dehors de l’Union. La Hongrie et la Slovaquie bénéficient également d’une dérogation en raison de leur dépendance beaucoup plus forte au gaz russe. En 2023, celui-ci représentait encore respectivement 78 % et 63,9 % de leurs approvisionnements.
Contourner l’embargo ne serait toutefois pas sans conséquences. Les entreprises qui enfreindraient l’interdiction pourraient encourir une amende pouvant atteindre 40 millions d’euros, 3,5 % de leur chiffre d’affaires annuel mondial ou encore 300 % du chiffre d’affaires estimé de la transaction concernée.
À quelques mois de l’entrée en vigueur de l’interdiction du GNL russe, l’Union européenne se retrouve ainsi face à un arbitrage délicat : poursuivre coûte que coûte son émancipation énergétique vis-à-vis de Moscou ou assouplir temporairement sa stratégie pour contenir les tensions sur les prix et sécuriser son approvisionnement.
Source : Les Echos
Titulaire d’un Master II en journalisme, Giovanni DJOSSOU a œuvré en tant que journaliste de presse écrite dans différents journaux et magazines pendant plus d’une décennie.
Spécialisé dans le secteur de l’énergie depuis 2023, il a la charge de la rédaction d’articles, de la conduite d’interviews ainsi que de la création de programmes pour Opéra Energie.