La reprise des tensions militaires au Moyen-Orient et la fermeture persistante du détroit d’Ormuz propulsent les prix du gaz européen à des niveaux inédits depuis plus de trois ans. Si les approvisionnements du continent restent pour l’instant sécurisés, la faiblesse des stocks et la concurrence mondiale pour le GNL font planer le risque d’un hiver coûteux pour les Européens.
Le gaz atteint 74 €/MWh
Les prix du gaz naturel sont redevenus extrêmement volatils, particulièrement sensibles aux déclarations de Donald Trump et à l’évolution du conflit au Moyen-Orient. Mercredi, le gaz européen s’est négocié autour de 74 €/MWh, son plus haut niveau depuis janvier 2023, contre seulement 48 à 50 €/MWh jusqu’à la mi-juillet. Dans ce contexte, les acteurs du marché peinent à anticiper l’ampleur et la durée de cette hausse : « Une panique d’hiver s’installe alors qu’il n’y a aucun signe de réouverture du détroit d’Ormuz », analyse Bjarne Schieldrop, analyste chez SEB Research.
Cette poussée des cours commence déjà à se répercuter sur les consommateurs. En France, le prix repère de vente du gaz destiné aux particuliers a ainsi progressé de 5,6 % au 1er septembre. La reprise des frappes américaines contre l’Iran, suivie de représailles de Téhéran contre la Jordanie, Bahreïn et le Koweït, accentue la nervosité des marchés énergétiques. Avant le début des hostilités en février, la région représentait environ 20 % des exportations mondiales de GNL. La prolongation du conflit éloigne désormais la perspective d’un retour rapide à la normale.
À cette instabilité géopolitique s’ajoute l’approche de l’hiver. Durant l’été, les pays européens ont adopté une stratégie prudente, remplissant progressivement leurs réserves dans l’espoir d’une détente des prix. Résultat : les niveaux de stockage restent particulièrement faibles pour la saison. En moyenne, les réserves européennes sont remplies à 71 %, contre 78 % à la même période l’an dernier. La situation varie toutefois fortement selon les pays : la France affiche un taux de remplissage de 71 %, contre 83 % pour l’Italie et seulement 53 % pour l’Allemagne. Un an auparavant, ces niveaux atteignaient respectivement 86 %, 80 % et 72 %. Le Royaume-Uni apparaît encore plus exposé, avec des réserves remplies à seulement 31 %.
Pour autant, les professionnels du stockage ne considèrent pas la situation comme alarmante : « le rythme des injections reste compatible avec l’atteinte de l’objectif réglementaire de remplissage de 85 % au 1er novembre », assure Storengy, filiale d’Engie et principal opérateur de stockage de gaz en France.
Norvège et États-Unis assurent 58 % des importations
À ce stade, le risque principal pour l’Europe n’est pas celui d’une pénurie de gaz. Ses principales voies d’approvisionnement restent opérationnelles et relativement diversifiées. Au deuxième trimestre, la Norvège représentait 32 % des importations européennes de gaz et les États-Unis 26 %, selon les données de Bruegel. À eux deux, ces pays fournissaient ainsi 58 % des volumes importés par l’Europe. L’Algérie et la Russie représentaient chacune 13 % du total.
Les livraisons russes devraient néanmoins disparaître progressivement en 2027 dans le cadre des sanctions européennes prises en réaction à l’invasion de l’Ukraine, même si la Hongrie et la Slovaquie pourraient bénéficier de dérogations.
Les infrastructures reliant l’Europe à la Norvège et à l’Algérie restent, pour leur part, sécurisées, tout comme les livraisons de GNL américain par voie maritime. Les États-Unis développent par ailleurs fortement leurs capacités de liquéfaction afin d’accroître leurs exportations de gaz.
L’incertitude porte donc davantage sur le prix auquel l’Europe pourra s’approvisionner cet hiver. Le continent est directement exposé à la concurrence internationale pour les cargaisons de GNL. Les méthaniers peuvent changer de destination en cours de traversée afin de livrer leur cargaison au marché proposant le prix le plus élevé.
Dans cette bataille commerciale, l’Asie et particulièrement la Chine pourraient jouer un rôle déterminant. Pékin, traditionnellement approvisionné par le Qatar et, dans une moindre mesure, par la Russie, dispose d’un poids suffisant pour faire basculer l’équilibre mondial du marché du GNL. Une reprise vigoureuse de l’économie chinoise et de sa consommation de gaz pourrait ainsi renforcer la concurrence avec les acheteurs européens. La Chine, comme l’Inde ou le Japon, a toutefois remis en service certaines centrales à charbon afin de réduire sa dépendance au gaz, ce qui pourrait limiter ses besoins en GNL.
Dernière inconnue : la météo. Un hiver doux réduirait mécaniquement les besoins de chauffage et les prélèvements dans les stocks. En France, le gaz couvre encore environ 40 % des besoins de chauffage. Son rôle dans la production d’électricité est désormais plus limité, mais il reste indispensable pour répondre aux pointes de consommation. À plus long terme, le gouvernement compte sur l’électrification des usages pour réduire la dépendance française au gaz, aussi bien dans le chauffage que dans certains procédés industriels. Une évolution qui nécessite toutefois du temps, en particulier dans les secteurs industriels les plus dépendants des combustibles fossiles.
Face à la volatilité persistante des marchés, plusieurs experts recommandent ainsi aux entreprises de sécuriser une partie de leurs approvisionnements à long terme afin de limiter leur exposition à une nouvelle flambée des cours. Le risque reste significatif : le texte rappelle que les prix du gaz avaient déjà culminé à 330 €/MWh en 2020.
Titulaire d’un Master II en journalisme, Giovanni DJOSSOU a œuvré en tant que journaliste de presse écrite dans différents journaux et magazines pendant plus d’une décennie.
Spécialisé dans le secteur de l’énergie depuis 2023, il a la charge de la rédaction d’articles, de la conduite d’interviews ainsi que de la création de programmes pour Opéra Energie.