Le nouveau choc énergétique provoqué par les tensions au Moyen-Orient bouleverse les marchés mondiaux du gaz. Le blocage du détroit d’Ormuz et l’arrêt de la production qatarie ont fait bondir les prix, redistribuant brutalement les cartes du commerce mondial du gaz naturel liquéfié. Dans ce contexte de forte tension sur l’offre, les exportateurs américains pourraient engranger des profits exceptionnels, tandis que l’Europe, très dépendante du GNL depuis la guerre en Ukraine, subit la hausse des prix.
Forte hausse des prix du gaz : 870 millions d’euros de marges/semaine pour le GNL américain
La crise déclenchée par les attaques de drones iraniens contre des installations qataries et la suspension des terminaux de liquéfaction de QatarEnergy a provoqué une flambée immédiate des prix du gaz. Sur le TTF, référence du marché européen, les cours ont dépassé 65 euros par mégawattheure, soit plus du double du niveau observé une semaine auparavant et leur plus haut niveau depuis trois ans, avant de retomber autour de 53 euros. La hausse a été encore plus spectaculaire en Asie, principal débouché du GNL qatari : l’indice Platts JKM a bondi de 96 %.
Dans ce contexte de tension sur l’offre mondiale, les exportateurs américains apparaissent comme les grands gagnants. Selon les estimations de l’analyste Seb Kennedy, fondateur d’EnergyFlux, « sur la base des prix actuels, les exportateurs et négociants de GNL américains pourraient accumuler environ 870 millions d’euros par semaine de marges supplémentaires par rapport à leur niveau d’avant crise ». Mais l’ampleur de ces gains dépendra avant tout de l’évolution géopolitique : « l’ampleur des gains potentiels dépend presqu’entièrement d’une seule variable : la durée de la crise », précise Seb Kennedy.
« La perte soudaine de 20 % de l’offre mondiale (…) crée une concurrence accrue sur les approvisionnements et pousse les prix à la hausse, y compris sur le marché européen », Andreas Rudinger.
Profit potentiel de 20 milliards de dollars par mois
Selon les modélisations d’EnergyFlux, les exportations américaines pourraient générer 4 milliards de dollars de profits exceptionnels si la production qatarie restait interrompue pendant un mois. Si la crise se prolongeait jusqu’à l’été, les gains pourraient atteindre 20 milliards de dollars par mois.
Dans un scénario extrême où la production de GNL du Qatar serait stoppée pendant un an, les profits excédentaires pourraient grimper jusqu’à 170 milliards de dollars, soit deux fois plus que les 84 milliards générés par les exportations américaines durant la période la plus lucrative de la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine.
Ces perspectives s’expliquent par la place croissante du GNL dans l’équilibre énergétique mondial. Depuis la réduction drastique des livraisons de gaz russe vers l’Europe, le gaz liquéfié est devenu un pilier de l’approvisionnement du continent. Les États-Unis se sont imposés comme premier exportateur mondial, avec 111 millions de tonnes exportées en 2025, un record historique. Aujourd’hui, près d’une cargaison de GNL sur deux livrée en Europe provient des États-Unis. Dans un marché tendu où les capacités de production restent limitées à court terme, la disparition temporaire d’une partie de l’offre mondiale a un effet immédiat sur les prix. « La perte soudaine de 20 % de l’offre mondiale (…) crée une concurrence accrue sur les approvisionnements et pousse les prix à la hausse, y compris sur le marché européen », explique Andreas Rudinger, coordinateur transition énergétique France à l’Iddri.
La flexibilité logistique du GNL américain accentue encore ces effets. Les cargaisons vendues selon le principe FOB (Free On Board) peuvent être redirigées vers les marchés les plus rentables. « Les cargaisons de GNL américaines sont généralement vendues selon le principe FOB (…) permettant d’acheminer le gaz vers le marché offrant la meilleure rentabilité », souligne Seb Kennedy. Andreas Rudinger observe d’ailleurs le retour de ce phénomène : « lors de la guerre en Ukraine, de nombreux méthaniers partaient des ports exportateurs sans connaître leur destination finale. Nous commençons de nouveau à observer ce phénomène ».
Selon ses calculs, les exportations américaines vers l’Europe pourraient ainsi générer 25 milliards d’euros de bénéfices supplémentaires en 2026, voire 38 milliards d’euros si la part du GNL américain dans les importations européennes augmentait de 50 %. Andreas Rudinger déplore cependant « le coût colossal de l’impérialisme américain sur l’Europe ».
Cette flambée des prix pourrait néanmoins accélérer la transition énergétique. « Ce qui donne des perspectives intéressantes pour l’électrification de la mobilité, du bâtiment et de l’industrie », souligne Andreas Rudinger, alors que plusieurs gouvernements européens cherchent justement à réduire leur dépendance aux énergies fossiles importées.
Source : La Tribune
Titulaire d’un Master II en journalisme, Giovanni DJOSSOU a œuvré en tant que journaliste de presse écrite dans différents journaux et magazines pendant plus d’une décennie.
Spécialisé dans le secteur de l’énergie depuis 2023, il a la charge de la rédaction d’articles, de la conduite d’interviews ainsi que de la création de programmes pour Opéra Energie.