L’hiver le plus rigoureux depuis 15 ans érode rapidement les stocks. L’Allemagne se rapproche d’un seuil critique pour ses réserves de gaz.
Katherina Reiche, ministre allemande de l'Economie, affirme que les 60 jours de réserves actuellement disponibles permettront de passer l’hiver.

Alors que l’hiver le plus rigoureux depuis 15 ans érode rapidement les stocks, l’Allemagne se rapproche d’un seuil critique pour ses réserves de gaz. Entre dépendance accrue aux importations et pari sur la flexibilité des marchés, la première économie européenne avance sur une ligne de crête, avec en toile de fond la menace d’une flambée des prix.

Des réserves sous les 4 % sur certains sites

Lundi 16 février, le compteur de l’Agence fédérale des réseaux (Bundesnetzagentur) affichait un niveau de remplissage des réserves de gaz limité à 23,95 %, avec des situations particulièrement préoccupantes, comme au réservoir bavarois de Wolfersberg, descendu sous les 4 %.

L’hiver le plus froid depuis 15 ans met à rude épreuve les stocks allemands. « Les réservoirs sont plus vides qu’en 2022, année de crise où la Russie avait stoppé ses livraisons », alerte Timm Kehler, président de l’association représentant les professionnels du gaz et de l’hydrogène (GWW). Si, en 2022, Moscou utilisait le gaz comme arme géopolitique, la pression actuelle résulte surtout de la rigueur climatique et d’une dépendance accrue au gaz en tant qu’« énergie de transition ».

Le seuil d’alerte est fixé à 20 % : en dessous, la pression technique des réservoirs ne permet plus toujours d’alimenter rapidement le réseau en cas de pic de demande. « C’est comme une assurance sans réelle couverture », résume Timm Kehler. Le gouvernement tente néanmoins de rassurer. Par la voix de la ministre de l’Économie, Katherina Reiche, Berlin affirme que les 60 jours de réserves actuellement disponibles permettront de passer l’hiver, notamment grâce à « la possibilité d’acheter du gaz » sur les marchés internationaux.

Gaz : 40 % de la production d’électricité. Une dépendance qui expose l’industrie.

Depuis l’abandon définitif du nucléaire en 2023, l’Allemagne s’appuie davantage sur le gaz pour compenser l’intermittence des renouvelables, qui représentent 55,9 % de sa production d’électricité. Une stratégie qui renforce cependant la dépendance extérieure : « nous importons 40 % de notre gaz de Norvège et comptons sur le GNL pour le reste », explique l’expert en énergie Fritz Vahrenholt. En 2023, 96 % des importations allemandes de gaz naturel liquéfié provenaient des États-Unis, un volume en hausse de 60 %. Une concentration qui inquiète : « Si le prix du gaz augmente en Amérique, l’Europe sera entraînée dans la même spirale », prévient Fritz Vahrenholt.

À cette dépendance énergétique s’ajoute une dimension géopolitique et industrielle, avec la prise de contrôle mi-janvier de l’opérateur allemand de stockage TanQuid, qui exploite 15 sites en Allemagne, par la société Sunoco LP, dirigée par l’homme d’affaires américain Kelcy Warren. Pour l’heure, les marchés restent calmes : le gaz pour livraison en mars s’échange autour de 33 euros le mégawattheure à Amsterdam, principale place de marché européenne. Mais une ruée tardive sur les achats pourrait faire flamber les cours, comme en 2022.

Les conséquences pour l’économie allemande seraient lourdes. Une forte hausse du prix du gaz serait « un poison pour l’industrie allemande », selon Fritz Vahrenholt, « déjà lestée par des prix de l’électricité parmi les plus élevés au monde, deux fois plus élevés qu’en France ». Face aux critiques des Verts et d’experts dénonçant un « pari risqué », celui de miser sur la flexibilité des marchés plutôt que sur des réserves stratégiques, Katherina Reiche (CDU) est convoquée devant la commission de l’énergie du Bundestag. Pour Fritz Vahrenholt, « les responsables politiques traitent ce sujet avec une certaine nonchalance ». Dans un contexte de tension persistante sur l’énergie, l’Allemagne joue ainsi une partie délicate : sécuriser son approvisionnement sans provoquer une nouvelle onde de choc sur les prix européens.

Giovanni Djossou, journaliste spécialisé
Giovanni Djossou Journaliste spécialisé

Titulaire d’un Master II en journalisme, Giovanni DJOSSOU a œuvré en tant que journaliste de presse écrite dans différents journaux et magazines pendant plus d’une décennie.
Spécialisé dans le secteur de l’énergie depuis 2023, il a la charge de la rédaction d’articles, de la conduite d’interviews ainsi que de la création de programmes pour Opéra Energie.