Jamais l’industrie du gaz naturel liquéfié n’avait lancé autant de projets en si peu de temps. Des États-Unis au Qatar, en passant par le Canada, des capacités colossales vont entrer en service dans les prochaines années. Mais face à une demande mondiale incertaine, notamment en Europe et en Asie, la question d’un excédent durable de gaz se pose désormais ouvertement.
+300 milliards de m³/an de nouvelles capacités
Une véritable déferlante se profile sur le marché mondial du GNL. Selon l’AIE, plus de 300 milliards de mètres cubes par an de capacités de production supplémentaires devraient être mis en service dans les cinq prochaines années. À titre de comparaison, la consommation totale de gaz de l’Union européenne et du Royaume-Uni atteignait 380 milliards de mètres cubes en 2024, dont près de 40 % sous forme de GNL.
Ces nouveaux projets pourraient ainsi augmenter de près de 50 % les capacités mondiales de liquéfaction d’ici 2030. La majorité de ces investissements est portée par les États-Unis, qui concentrent près de la moitié des nouveaux projets, devant le Qatar et le Canada. « Ce qui est en train d’arriver sur le marché résulte de décisions prises il y a quatre ou cinq ans. L’industrie du GNL fonctionne par cycles, mais en vingt ans de carrière, je n’ai jamais vu arriver de tels volumes sur une période aussi courte », souligne Laurent Néry, directeur des analyses de marchés chez Engie.
La dynamique a été fortement accélérée par la guerre en Ukraine. L’arrêt brutal des livraisons de gaz russe a poussé l’Europe à investir massivement dans des terminaux méthaniers, tandis que l’envolée des prix sur le continent a incité les pays producteurs à lancer de nouveaux projets. Si l’administration Biden avait temporairement gelé certains développements, la vague d’investissements était déjà largement engagée, et l’administration Trump pousse désormais à une accélération supplémentaire.
Gaz à 22 €/MWh en 2030 ?
Depuis le pic de la crise énergétique, les prix du gaz se sont nettement détendus en Europe. Et l’arrivée massive de nouvelles capacités pourrait accentuer ce mouvement. « Pour 2027, le marché anticipe des prix autour de 25 euros du mégawattheure, et plutôt 22 euros en 2030 », indique Laurent Néry.
Cette perspective constitue un soulagement pour l’industrie européenne, confrontée à une concurrence américaine bénéficiant d’une énergie bon marché. Mais elle pose un problème majeur pour la trajectoire climatique. « Ces projets représentent des investissements qu’il est très difficile d’arrêter avant leur fin de vie », alerte Louis-Maxence Delporte, analyste chez Reclaim Finance. « Or les scénarios compatibles avec l’accord de Paris supposent un pic des énergies fossiles avant la fin de la décennie. Chaque nouveau projet risque d’enfermer le monde dans une trajectoire fossile ».
À court terme, la production mondiale de GNL devrait dépasser la demande, ce qui pourrait conduire à une autorégulation du marché. Certains projets commencent déjà à ralentir, à l’image du gigantesque champ qatari North Field East, dont les premières livraisons pourraient être retardées. À plus long terme, l’équation dépend largement de l’Asie. Si la demande européenne est appelée à décliner, plusieurs cabinets, dont McKinsey, misent sur un rebond en Asie du Sud-Est. *« La grande inconnue, c’est l’Asie (…) Ces pays peuvent substituer le charbon par le gaz, mais ils investissent aussi massivement dans les renouvelables, notamment en Chine », observe Laurent Néry.
Reclaim Finance note par ailleurs que plusieurs pays asiatiques cherchent déjà à réduire ou renégocier leurs contrats de GNL, jugés trop coûteux. « La demande n’est pas au niveau des investissements engagés », estime Louis-Maxence Delporte. Le Pakistan tente ainsi de renégocier son contrat avec Qatar Energy, tandis que le Bangladesh pourrait privilégier les énergies renouvelables face au poids budgétaire du gaz. Reste que le recul durable des prix mondiaux pourrait, paradoxalement, rendre le GNL plus accessible à ces économies émergentes.
Source : Les Echos
Titulaire d’un Master II en journalisme, Giovanni DJOSSOU a œuvré en tant que journaliste de presse écrite dans différents journaux et magazines pendant plus d’une décennie.
Spécialisé dans le secteur de l’énergie depuis 2023, il a la charge de la rédaction d’articles, de la conduite d’interviews ainsi que de la création de programmes pour Opéra Energie.