Dans ce deuxième volet de notre entretien avec Xavier Blot, professeur associé à l’Ecole de Management de Lyon, spécialisé dans la transition énergétique, retour sur les stratégies mises en place par l’Union européenne pour s’affranchir de toute dépendance aux hydrocarbures, vis-à-vis de la Russie et des Etats-Unis. Xavier Blot établie également un état des lieux de la transition énergétique dans le monde.
Opéra Energie : La guerre en Ukraine a mis en lumière la dépendance énergétique de l’UE vis-à-vis de la Russie. Depuis, des mesures ont été prises pour diversifier l’approvisionnement de la région et réduire ladite dépendance. Le gaz russe représentait 45% des importations de l’UE en 2021 ; une part tombée à 19 % en 2024. Puis, en juillet dernier, Bruxelles est allé plus loin en entérinant l’abandon du gaz russe d’ici 2028.
Est-ce réaliste de prétendre pouvoir se passer du gaz russe ?
Xavier Blot : En 2024, l’Europe a consommé pour 332 milliards de mètres cubes de gaz au total – gazoduc et GNL confondus. L’idée est de remplacer le gaz russe (environ 52 milliards de mᶾ) avec du GNL d’autres pays. Mais, nous n’aurons pas besoin de tout compenser car nous observons une décroissance structurelle de la consommation de gaz dans notre région : elle devrait chuter de 7% en Europe d’ici la fin de la décennie du fait, entre autres, des importants efforts de sobriété.
Le vrai défi est d’avoir les capacités de regazéification du GNL nécessaires pour couvrir cette consommation en Europe. Elles sont actuellement de 215 milliards de mᶾ par an avec l’objectif de monter à 300 milliards de mᶾ d’ici 5 ans. Sachant que nous importons 45 à 50 milliards de mᶾ de GNL en provenance des Etats-Unis, compenser notre approvisionnement russe par ce pays serait envisageable. Mais cela risque d’être beaucoup plus cher et de nous faire basculer vers une autre forme de dépendance.
OE : En parlant de la compensation avec le GNL américain : toujours en juillet, un accord a été signé entre l’administration Trump et Bruxelles pour un achat de 750 milliards de dollars d’énergie par l’Europe aux Etats-Unis, sur 3 ans. 750 milliards de dollars impliquent d’importants volumes, or, vous l’expliquiez, la consommation de gaz baisse en Europe. Est-ce naïf de croire que les termes de l’accord seront respectés ? Ne s’agit-il ici que de communication politique ?
XB : Cet accord est une instrumentalisation de l’énergie à des fins politiques. L’énergie permet de faire bras de levier sur d’autres éléments comme la réglementation de la Tech que l’administration Trump cherche à détruire ; ou encore sur le sujet des terres rares. La vraie vigilance est de voir comment, à plus long terme, l’énergie va être utilisée pour faire avancer d’autres sujets de l’agenda américain.
OE : On comprend qu’il s’agit d’un coup de force des Etats-Unis, donc. On peut se demander ce que l’Europe a à gagner en signant cet accord ?
XB : Il existe trois raisons. D’abord, se défaire de la dépendance au gaz russe dont nous parlions. Ensuite, les négociations autour des droits de douane, pour les faire passer de 45 à 15 %. Enfin, la question historique de la Défense pour assurer l’appui des Etats-Unis sur d’éventuels conflits et sur la fourniture de matériel (arsenal).
OE : Nous passons donc d’une dépendance à l’autre. De la dépendance au gaz russe à la dépendance américaine ?
XB : Oui, et cette dernière pourrait être bien pire. Il y a une volonté de destruction ciblée de la part du gouvernement américain. Destruction de la réglementation notamment. Une dévitalisation de l’Europe via le transfert de capitaux de notre région pour des investissements aux Etats-Unis. Ce à quoi on ajoute la dépendance énergétique. La dépendance aux Etats-Unis est tridimensionnelle, tandis que celle vis-à-vis de la Russie était uniquement énergétique et militaire.
OE : Peut-on imaginer, un jour, une Europe affranchie de toute dépendance énergétique ?
XB : C’est dur à imaginer. Même en se tournant vers les renouvelables – ce qui est déjà en partie le cas – on se retrouverait dans une dépendance technologique envers la Chine. Malgré tout, cette dépendance est moins importante car il s’agirait d’une dépendance à court terme. Quand vous achetez un panneau solaire, il dure 30 ans, donc pendant 30 ans, vous êtes tranquille. Le problème des hydrocarbures est qu’on ne peut jamais arrêter d’en acheter.
« L’Europe est la région du monde ayant le plus fait évoluer sa transition énergétique sur les cinq dernières années – hors Chine. Plus de 300 GW de capacités renouvelables ont été installées entre 2015 et 2024. »
OE : Justement, passons à la transition énergétique. En 2024, les renouvelables représentaient plus de 92% des nouvelles capacités mondiales de production d’énergie avec, comme fer de lance, la Chine qui a elle seule est responsable de 80% des nouvelles capacités solaires. De leur côté, les Etats-Unis semblent faire marche arrière avec la « One Big Beautiful Bill » de l’administration Trump mettant fin, entre autres, à de nombreuses subventions dans le photovoltaïque.
Quel est l’état des lieux de la transition aux Etats-Unis ?
XB : La dynamique mondiale est excellente. Aux Etats-Unis, l’Inflation Réduction Act (IRA), mis en place sous la présidence Biden, a été un incroyable levier pour la transition énergétique. On ressent, encore aujourd’hui, les derniers effets de l’ère IRA. Sur les cinq dernières années, le pays a augmenté de 22% ses investissements bas carbone et de plus de 30% par an ses capacités renouvelables. La majorité de la croissance électrique a été couverte par les EnR avec 250 TWh produits. C’est colossal. D’importants investissements privés ont été effectués dans la transition. Donc, oui le gaz revient, mais la rationalité économique – qui est le juge de paix – fait que la transition énergétique est toujours sur de bons rails aux Etats-Unis. Par exemple, le Texas est, hors Chine, l’une des régions où solaire et éolien se développent le plus.
Trois événements supplémentaires prouvent le dynamisme américain dans la transition énergétique. D’abord, la capacité de production manufacturière dans le solaire (avec le rachat de la gigafactory Trina Solar) et la diversification de leur sourcing qui permet de sécuriser la filière. Ensuite, les signaux envoyés par certains asset manager apportent de la confiance. Par exemple, Brookfield, qui a racheté Neoen a levé 20 milliards pour un nouveau fonds infra-énergétique. Enfin, il y a le développement des data centers et les investissements des acteurs de la tech dans leur fourniture renouvelable. C’est une lame de fond contre laquelle l’administration Trump ne peut pas grand-chose.
OE : Quid du reste du monde ?
XB : L’Europe est la région du monde ayant le plus fait évoluer sa transition énergétique sur les cinq dernières années – hors Chine, encore une fois. Sur le Vieux continent plus de 300 GW de capacités renouvelables ont été installées entre 2015 et 2024. L’électricité d’origine bas carbone est passée de 40% en 2020 à 52% en 2025.
La Chine, comme vous l’imaginez, écrase tout. 300 GW installés par an. C’est fou. Mais il existe des exemples partout dans le monde. Au Pakistan, par exemple, le solaire résidentiel a explosé. La part de solaire dans la production totale d’électricité est de quelque 20%. Il s’agit d’un des premiers pays importateurs de panneaux solaires chinois. Lesdits panneaux sont si peu chers que les habitants s’équipent eux-mêmes avec trois, quatre, cinq panneaux pour couvrir leur production.
Au passage : le solaire dans le monde n’est pas du tout un sujet climatique. C’est une question de rationalité économique et praticité du déploiement, avant tout. Le solaire est la seule technologie qui peut faire sens à toutes les échelles. L’éolien, lui, demande un capex tellement important qu’il est inaccessible pour un certain nombre d’acteurs et de régions.
OE : En cette fin d’année, l’AIE a revu à la baisse les objectifs de capacités d’énergies renouvelables mondiales qu’elle voyait tripler d’ici 2030. Aujourd’hui la prévision est de x2,6. Compte tenu du tableau que vous nous avez dressé, il n’y aurait rien d’alarmant aux objectifs revus à la baisse par l’AIE ?
XB : Exactement. L’AIE est connue pour souvent tomber à côté dans ses prévisions de déploiement des renouvelables. Entre x3 et x2,6, on est dans l’épaisseur du trait. Cette révision de la prévision est clairement là pour répondre à la pression de Trump et rassurer l’un des principaux bailleurs de fonds de l’agence. Pourquoi ? Du fait de la stagnation du secteur pétrolier. Quand on voit les prévisions d’acteurs pétroliers, on observe une espèce de plateau, qui va vers la baisse. Les rendements des gisements ont diminué, il y a la croissance des transports en Chine qui aurait fait atteindre son pic de consommation. Enfin, il y a la fuite des investissements pétroliers vers le secteur des infras.
Propos recueillis par Giovanni DJOSSOU pour Opéra Energie
3e épisode, ici : « Décarbonation en France : ‘La boussole ‘prix’ est à double tranchant’ »
Titulaire d’un Master II en journalisme, Giovanni DJOSSOU a œuvré en tant que journaliste de presse écrite dans différents journaux et magazines pendant plus d’une décennie.
Spécialisé dans le secteur de l’énergie depuis 2023, il a la charge de la rédaction d’articles, de la conduite d’interviews ainsi que de la création de programmes pour Opéra Energie.