Une partie de la valeur créée échappe aux producteurs, captée par les mécanismes du marché européen et les contraintes physiques du réseau.
En 2025, la seule frontière franco-italienne a généré 962,54 millions d’euros pour l’opérateur italien Terna.

Derrière les bons chiffres des exportations françaises d’électricité se cache une réalité plus nuancée : une partie significative de la valeur créée échappe aux producteurs, captée par les mécanismes du marché européen et les contraintes physiques du réseau.

Un écart illusoire ?

Sur le papier, la France apparaît comme l’un des grands gagnants du marché européen de l’électricité. Comme l’a souligné Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, « quel est le pays qui bénéficie le plus de ce marché ? C’est la France, parce qu’on exporte ». Ces flux vers les pays voisins permettent en effet de soutenir la demande et, par ricochet, les prix de gros. Sans ces exportations, le prix du mégawattheure pourrait tomber autour de 30 €/MWh, contre environ 50 €/MWh aujourd’hui, fragilisant une partie du parc de production. Comme l’explique Emeric de Vigan, fondateur de 42 Advisors, « sans eux, […] beaucoup de parcs de production seraient échoués ».

Mais cette dynamique masque une idée reçue : même lorsque les prix divergent fortement entre pays — par exemple 50 €/MWh en France contre 100 €/MWh en Allemagne — le producteur français ne capte pas cet écart. Il vend son électricité au prix de son marché domestique, et non à celui du pays importateur.

Problème : les rentes de congestion

En théorie, le marché européen repose sur une logique de convergence des prix, rendue possible par des interconnexions optimisées. En pratique, ces infrastructures sont régulièrement saturées. Résultat : les prix se décorrèlent entre zones, créant ce qu’on appelle des rentes de congestion. Ces rentes, loin de revenir aux producteurs, sont redistribuées à parts égales entre les gestionnaires de réseau de transport de chaque côté de la frontière. Ainsi, en 2025, la seule frontière franco-italienne a généré 962,54 millions d’euros pour l’opérateur italien Terna, soit plus de la moitié de ses revenus liés aux interconnexions.

Un mécanisme contesté par certains acteurs du secteur. Fabien Choné, fondateur de Direct Énergie, juge que « le fait que cette rente soit partagée à 50/50 […] est absurde », estimant que le pays exportateur devrait en bénéficier intégralement. Emeric de Vigan abonde : « le pays exportateur devrait toucher 100 % de la rente ».

Malgré ces critiques, aucune réforme n’est à l’ordre du jour. RTE rappelle qu’«il n’y a pas de travaux en cours sur une modification de cette règle », tandis que la CRE privilégie les enjeux de financement des infrastructures futures, comme la liaison du Golfe de Gascogne (3,1 milliards d’euros, financée à 55 % par l’Espagne et 45 % par la France).

Enfin, l’utilisation de ces rentes — 1,674 milliard d’euros pour RTE en 2025 — est strictement encadrée par l’Union européenne : elles doivent servir à renforcer les réseaux ou alléger les tarifs pour les consommateurs, et non financer des projets comme le nucléaire. Un point de tension croissant avec Bruxelles, qui souhaite désormais affecter 25 % de ces revenus à des projets communs européens, une proposition rejetée par la France.

Source : La Tribune

Giovanni Djossou, journaliste spécialisé
Giovanni Djossou Journaliste spécialisé

Titulaire d’un Master II en journalisme, Giovanni DJOSSOU a œuvré en tant que journaliste de presse écrite dans différents journaux et magazines pendant plus d’une décennie.
Spécialisé dans le secteur de l’énergie depuis 2023, il a la charge de la rédaction d’articles, de la conduite d’interviews ainsi que de la création de programmes pour Opéra Energie.