Deux semaines après une première série d’annonces centrées sur les ménages, le gouvernement a présenté le 23 avril la version complète de son plan d’électrification. Vingt-deux mesures au total, un horizon 2030-2035, et une ambition chiffrée : ramener la part des énergies fossiles dans la consommation finale de 60 % aujourd’hui à 40 % en 2030, puis sous la barre des 30 % en 2035 . Pour rappel, la facture d’importations fossiles dépasse 60 milliards d’euros par an.
Pour les entreprises, le signal est clair sur le cap. Il l’est un peu moins sur les moyens.
L’industrie appelée à fournir un tiers de l’effort
L’objectif est posé : les usines françaises devront absorber 49 TWh d’électricité supplémentaires d’ici 2030, soit le tiers de la hausse de consommation nationale prévue par la PPE3.
Le levier principal est la révision des fiches CEE encadrant les équipements thermiques industriels. Les aides aux pompes à chaleur industrielles seront bonifiées dès mai 2026, celles aux chaudières électriques en juillet, et les compresseurs mécaniques de vapeur suivront en octobre avec, dans les trois cas, une préférence affichée pour les équipements fabriqués en Europe.
Ces technologies ciblent en priorité la chimie, la papeterie et l’agroalimentaire. Les fours électriques, eux, sont absents du plan faute de demande industrielle suffisante à ce stade, un aveu d’écart entre l’ambition politique et la maturité des filières.
Des contrats longs pour sécuriser le signal-prix
C’est probablement la mesure la plus structurante pour les entreprises qui hésitent à investir dans l’électrification de leur process : le gouvernement prévoit de proposer des contrats d’électricité sur 8 à 10 ans adossés au parc renouvelable soutenu par l’État, avec une mise en vente des premiers volumes dès 2027 et un objectif d’1 GW à terme.
La logique est double : offrir de la visibilité sur les prix pour débloquer les décisions d’investissement, et écouler une production renouvelable excédentaire (le solaire en particulier) dont les pics de production à prix nuls ou négatifs pèsent sur le budget de l’État via les garanties accordées aux producteurs.
Les modalités contractuelles restent à préciser. Et l’accès à ces contrats pour les ETI et PME, au-delà des grands sites industriels déjà couverts par les CAPN d’EDF, dépendra largement des conditions de mise en œuvre.
Raccordement : lever le verrou réseau
Un obstacle concret freine l’électrification industrielle avant même la question du prix : les délais de raccordement. Plus de 30 GW de demandes de raccordement ont été exprimées auprès de RTE par des industriels (soit trois fois la consommation actuelle de l’industrie).
Pour fluidifier la file d’attente, une logique de surréservation sera mise en place, et un raccordement temporaire en « piquage » sur le réseau à 400 kV de RTE sera possible pour certains sites, leur évitant d’attendre la construction d’un poste dédié. Ces dispositions bénéficieront en priorité aux datacenters, cibles explicites de la stratégie de souveraineté numérique.
Artisans, agriculteurs, pêcheurs : des dispositifs ciblés
Au-delà de l’industrie lourde, le plan descend jusqu’aux très petits opérateurs.
Un appel à projets est prévu pour aider les artisans à remplacer leurs équipements fossiles par des solutions 100 % électriques (fours de boulangerie, rôtisseries, cabines de peinture par exemple) avec une filière industrielle française déjà en place pour les fours. Des aides à l’acquisition de tracteurs électriques sont prévues pour les agriculteurs, et 500 navires de pêche pourront bénéficier d’une aide à l’électrification d’ici 2030, dans un secteur où le carburant peut représenter jusqu’à la moitié des charges d’exploitation.
Il reste des angles morts
Sur le financement, le compte n’y est pas pour l’industrie. Les CEE réorientés vers l’électrification industrielle représentent 200 millions d’euros par an, contre 1,1 milliard pour le bâtiment et 2,1 milliards pour les transports.
Aucune enveloppe budgétaire nouvelle n’est prévue, l’état des finances publiques ne le permettant pas.
Deux sujets politiquement sensibles restent sans réponse : l’alignement de la fiscalité de l’électricité sur celle du gaz et la question de la flexibilité de la demande, pourtant indispensable pour valoriser une production électrique intermittente.
Le plan fixe une direction. Il ne règle pas encore la question de savoir qui paie la transition dans les PME et ETI industrielles, ni à quel rythme le signal-prix électrique deviendra assez compétitif pour rendre les arbitrages d’investissement évidents.
Sophie-Charlotte MARTIN, Conceptrice-Rédactrice spécialisée
Titulaire d'un master 2 en Lettres Classiques, complété d'un master 2 en Communication et d'un cycle web marketing à la CCI de Lyon, Sophie-Charlotte est intervenue sur des sujets aussi B2C que B2B, on et off line.
Régulièrement confrontée aux problématiques tertiaires et industrielles, elle s'est spécialisée en énergie. Aujourd'hui, elle garantit au quotidien la direction et la production éditoriale de l'entreprise. Sophie-Charlotte MARTIN est Responsable éditoriale d'Opéra Energie.