Les dirigeants des grandes compagnies énergétiques redoutent une crise systémique qui bouleversant durablement l’équilibre mondial des hydrocarbures.

Entre tensions géopolitiques extrêmes et volatilité inédite des prix, les dirigeants des grandes compagnies énergétiques redoutent une crise systémique qui pourrait durablement bouleverser l’équilibre mondial des hydrocarbures.

Le pétrole fait le yo-yo entre 93 et 108 dollars en pleine escalade

Réunis à Houston pour la CERAWeek, les dirigeants des grandes multinationales de l’énergie affichent un mélange d’inquiétude et de résignation face aux revirements de la Maison Blanche, dans un contexte de conflit prolongé au Moyen-Orient.

Après vingt-quatre jours de guerre, Donald Trump a annoncé accorder un délai supplémentaire de cinq jours avant d’éventuelles frappes contre les infrastructures iraniennes, évoquant des discussions « positives et productives ». Une déclaration rapidement démentie par Téhéran, illustrant la confusion stratégique actuelle. Ces annonces contradictoires ont provoqué une volatilité extrême des marchés : le baril de Brent est passé en une journée de 108 à 93 dollars, avant de se stabiliser autour de 100 dollars. Quelques jours plus tôt déjà, une déclaration similaire du président américain sur une guerre « presque terminée » avait entraîné des variations record.

En toile de fond, la quasi-fermeture du détroit d’Ormuz, point de passage stratégique par lequel transite environ 20 % du commerce mondial de pétrole et de gaz, accentue les tensions. Les grands patrons du secteur anticipent une aggravation de la situation : « Il existe des manifestations physiques très concrètes de la fermeture du détroit d’Ormuz […] ces effets ne sont pas encore pleinement intégrés dans les contrats à terme », prévient Mike Wirth, PDG de Chevron. Même tonalité du côté de Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, qui anticipe « un prix très élevé » du GNL d’ici à l’été si la situation perdure.

Face à ces signaux alarmants, l’administration américaine tente de rassurer. Chris Wright, secrétaire à l’Energie, évoque des perturbations « temporaires » et défend des mesures « pragmatiques », dont la levée temporaire de sanctions sur le pétrole iranien pour soulager les marchés.

Mais dans le Golfe, le ton est bien plus grave : « Utiliser comme arme le détroit d’Ormuz […] c’est du terrorisme économique contre toutes les nations », alerte Sultan Al-Jaber, ministre de l’industrie des Émirats arabes unis.

20 % du pétrole mondial menacé et des réserves en voie d’épuisement

Au-delà de la volatilité immédiate, les experts redoutent désormais une crise structurelle de l’approvisionnement énergétique mondial. Selon Karim Fawaz, directeur de recherche chez S&P Global, la situation a franchi un cap critique : « Nous sommes passés […] à une véritable crise d’approvisionnement ». Les effets sont déjà visibles : baisse des productions, ralentissement du raffinage, perturbations en Asie comme au Moyen-Orient. Chaque semaine aggrave la situation avec l’épuisement progressif des réserves disponibles. Si le blocage du détroit d’Ormuz se prolonge, une troisième phase pourrait s’ouvrir : une crise de la demande, encore plus destructrice.

Pour de nombreux acteurs, le marché de l’énergie a déjà dépassé un point de non-retour. Les dégâts potentiels sur les infrastructures sont encore inconnus. « Nous n’en mesurons pas encore toute l’ampleur […] il n’existe aucune expérience de référence », souligne Tommy Inglesby, expert chez Oliver Wyman. Plus inquiétant encore, certaines règles tacites semblent avoir disparu dans la région. « Cette norme a-t-elle été brisée ? […] est-ce que cela pourrait devenir un schéma récurrent ? », s’interroge-t-il, évoquant un risque durable de militarisation des infrastructures énergétiques.

Dans ce contexte, toute escalade supplémentaire, notamment une frappe directe sur les installations iraniennes, pourrait provoquer un choc économique majeur. Mais même un apaisement comporte des risques.

Giovanni Djossou, journaliste spécialisé
Giovanni Djossou Journaliste spécialisé

Titulaire d’un Master II en journalisme, Giovanni DJOSSOU a œuvré en tant que journaliste de presse écrite dans différents journaux et magazines pendant plus d’une décennie.
Spécialisé dans le secteur de l’énergie depuis 2023, il a la charge de la rédaction d’articles, de la conduite d’interviews ainsi que de la création de programmes pour Opéra Energie.