Risques de pénurie, difficultés de remplissage des stocks et explosion des coûts du GNL, les analystes anticipent un hiver rude pour l’Europe

Alors que le détroit d’Ormuz demeure fortement perturbé depuis le début du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, les marchés gaziers européens se préparent à une nouvelle phase de tension. Entre risques de pénurie, difficultés de remplissage des stocks et explosion potentielle des coûts du GNL, les analystes anticipent un hiver particulièrement sous pression pour l’Europe.

Un TTF à 63 € le MWh ?

Le prix de référence du gaz en Europe pourrait bondir de plus d’un tiers pour atteindre en moyenne 63 €/MWh si le détroit d’Ormuz restait largement fermé au trafic de GNL jusqu’en juillet, selon une enquête menée par Montel auprès d’analystes. À l’inverse, le contrat TTF du mois suivant [« front month »] pourrait rester proche de son niveau actuel, autour de 47 €/MWh, si la voie maritime rouvrait totalement d’ici à la fin du mois. Ce niveau resterait toutefois légèrement supérieur à la moyenne de 45 €/MWh estimée lors de la précédente enquête de mi-avril.

Depuis le début de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran le 28 février, seuls quatre méthaniers chargés ont traversé le détroit, qui assurait auparavant près de 20 % de l’approvisionnement mondial en GNL. Pour Moutaz Altaghlibi, économiste senior de l’énergie chez ABN Amro, « un scénario de trois mois [à partir de fin février] semble encore envisageable ». Il estime néanmoins qu’une réouverture fin juin constitue « le scénario le plus probable » compte tenu de l’impasse diplomatique actuelle. Selon ses projections, une réouverture rapide permettrait au TTF « front month » de s’établir autour de 45 €/MWh en mai, avant de rester au-dessus des 50 €/MWh jusqu’à la fin de l’année. En revanche, un redémarrage du trafic seulement à la fin juin pousserait les prix vers 50 €/MWh puis autour de 60 €/MWh au second semestre.

Ole R Hvalbye, analyste matières premières chez SEB, estime de son côté que le TTF évoluerait entre 45 et 55 €/MWh en cas de réouverture avant fin mai. Si celle-ci était reportée à fin juin, il anticipe une fourchette comprise entre 50 et 75 €/MWh, avec une moyenne annuelle 2026 de 45 à 55 €/MWh.

Pour Tobias Federico, analyste en chef chez Montel, une réouverture d’ici à fin août reste le scénario le plus probable. Il estime toutefois qu’un retour à la normale dès la fin mai ferait chuter le TTF « front month » d’environ 10 % par rapport à son niveau actuel.

« Le point de non-retour a déjà été franchi, nous n’aurons pas un hiver confortable », Nacho Garcia-Lajara, analyste senior gaz et GNL chez Wood Mackenzie

Les stocks européens menacés ?

Au-delà des tensions immédiates sur les prix, les analystes s’inquiètent désormais de la capacité de l’Europe à remplir ses stocks avant l’hiver. Nacho Garcia-Lajara, analyste senior gaz et GNL chez Wood Mackenzie, estime que « le point de non-retour a déjà été franchi, nous n’aurons pas un hiver confortable ». Selon lui, il sera « très difficile » pour l’Europe d’atteindre un niveau de stockage de 80 % avant l’hiver dans des conditions météorologiques normales. L’analyste avertit également que la prolongation jusqu’à la mi-juin de la déclaration de force majeure de QatarEnergy pourrait priver l’Europe d’approvisionnements qataris pendant près de trois mois de la saison d’injection. Il constate qu’un consensus se forme autour d’un hiver « difficile », alors que les prix des contrats à terme restent « déprimés » et offrent très peu d’incitation économique à stocker du gaz.

Le contrat TTF hiver s’échangeait d’ailleurs récemment à 45,08 €/MWh sur Ice Endex, à un niveau inférieur au contrat « front month ». Les coûts logistiques pourraient également fortement augmenter. Selon M. Garcia-Lajara, l’Iran envisage de facturer entre 2 millions et 4 millions d’euros pour le transit par le détroit d’Ormuz, soit un surcoût de 4 millions à 8 millions d’euros par cargaison de GNL.

220 €/MWh Soit la possible valeur du TTF si le détroit d’Ormuz restait fermé pendant un an ou plus.

Dans les scénarios les plus pessimistes, les perspectives deviennent particulièrement tendues. Si le détroit restait fermé pendant six mois, les prix du TTF pourraient atteindre une moyenne proche de 82 €/MWh, contre 67 €/MWh estimés le mois précédent. Pour Ole R Hvalbye, une fermeture prolongée jusqu’à fin août empêcherait l’Union européenne de remplir correctement ses stocks, qui ne dépasseraient alors que 60 à 70 % avant l’hiver. Dans ce cas, le TTF « front month » grimperait dans une fourchette de 75 à 115 €/MWh, provoquant une destruction de la demande industrielle en Europe.

Dans ce même scénario, Moutaz Altaghlibi anticipe un prix autour de 70 €/MWh, tandis que Tobias Federico table sur 60 €/MWh.

Enfin, dans l’hypothèse extrême d’une fermeture du détroit pendant un an ou davantage, Ole R Hvalbye prévoit un TTF compris entre 130 et 220 €/MWh. Pour rappel, le gaz avait atteint un record historique de 345 €/MWh en 2022 après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Un économiste interrogé mardi par Montel estime par ailleurs que les prix européens du gaz pourraient « facilement » encore progresser de 20 à 30 % si le conflit iranien se prolongeait jusqu’à la fin de l’année.

Source : Montel

Giovanni Djossou, journaliste spécialisé
Giovanni Djossou Journaliste spécialisé

Titulaire d’un Master II en journalisme, Giovanni DJOSSOU a œuvré en tant que journaliste de presse écrite dans différents journaux et magazines pendant plus d’une décennie.
Spécialisé dans le secteur de l’énergie depuis 2023, il a la charge de la rédaction d’articles, de la conduite d’interviews ainsi que de la création de programmes pour Opéra Energie.