Derrière l’objectif affiché d’une mise en service du premier EPR2 de Penly en 2038, c’est une séquence plus immédiate qui se joue pour EDF et l’État. D’ici à la fin de l’année 2026, l’énergéticien devra sécuriser sa décision finale d’investissement pour espérer respecter le calendrier industriel. Mais entre les incertitudes financières, les défis de gouvernance, les retards de conception et les arbitrages européens, le programme nucléaire français entre dans une phase critique où chaque décision pourrait conditionner l’avenir de toute la filière.
Le démarrage du chantier du premier EPR2 repoussé à 2029
Premier obstacle : le financement. Fin 2025, EDF a réévalué le coût des six futurs EPR2 à 72,8 milliards d’euros, soit une hausse de 8 %. Une estimation encore jugée insuffisamment robuste par la division interministérielle du nouveau nucléaire (Dinn), chargée depuis 2022 de superviser le programme. Après un audit conduit entre janvier et mars, la cellule pilotée par Joël Barre réclame désormais des garanties supplémentaires sur la trajectoire budgétaire. Le sujet doit encore être passé au crible par un comité indépendant d’experts : « Plusieurs réunions techniques sont prévues en mai, puis quatre réunions plénières se tiendront en juin. Nous y examinerons les différentes grandes composantes du projet et nous remettrons notre rapport début septembre », explique Hervé Guillou, ancien dirigeant de Naval Group et président du comité d’évaluation.
Au-delà des coûts, EDF est aussi attendu sur sa capacité à transformer sa gouvernance interne. La séparation entre maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre, engagée dans la foulée du rapport Folz, reste encore en phase de structuration : « EDF est une entreprise qui n’a jamais eu de clients, mais des usagers. S’il n’y a pas une maîtrise d’ouvrage qui vient vous challenger en interne, petit à petit vous perdez les meilleures pratiques », observe une source proche du dossier. Cette réorganisation intervient dans un contexte marqué par plusieurs décennies de sous-investissement dans le nucléaire français. « Les choses se structurent, mais prennent du temps car cela demande de modifier des habitudes internes particulièrement ancrées. EDF est une maison très difficile à transformer », souligne un connaisseur du secteur dans les colonnes de La Tribune, avant d’ajouter : « Pendant de longues années, la France a eu le nucléaire honteux. On ne tourne pas la page de plusieurs décennies de désengagement en cinq minutes ».
Autre point de vigilance majeur : la maturité technique du projet. EDF veut éviter de reproduire les erreurs de Flamanville 3, dont le chantier avait démarré alors que les études étaient encore incomplètes. Résultat : le premier béton de Penly a été repoussé d’un an, à 2029, afin de laisser davantage de temps à la conception détaillée engagée à l’été 2024. « EDF avait signé des contrats trop tôt et passait son temps à négocier des avenants », rappelle une source proche de l’entreprise. Cette stratégie plus prudente ne fait toutefois pas l’unanimité : « À un moment donné, il faut aussi se lancer. Un excès de précaution peut nuire à l’ensemble des parties prenantes », met en garde une personnalité du secteur.
Bruxelles, sûreté nucléaire et sous-traitance : les trois fronts qui peuvent encore bloquer la relance
EDF doit également sécuriser toute sa chaîne industrielle. À ce stade, seuls les contrats de génie civil de la première paire de réacteurs de Penly ont été attribués. Les négociations restent particulièrement sensibles sur les marchés électromécaniques, notamment la tuyauterie, l’électricité ou encore la ventilation.
L’enjeu central porte désormais sur le partage des risques avec les sous-traitants. « L’absence de grands programmes a conduit à une relation client-fournisseurs très descendante, et très contrainte par le Code de la commande publique », regrette Hervé Guillou. Pour tenter de rééquilibrer les relations, EDF a lancé un « pacte de performance » destiné à associer plus tôt les industriels à la conception des réacteurs. Malgré cela, plusieurs fournisseurs dénoncent encore des conditions contractuelles trop déséquilibrées : « Ce n’est pas raisonnable de demander à des industriels de s’engager au forfait sur six tranches nucléaires alors que la première tête de série n’est pas encore sortie », déplorait un grand acteur de la chaîne d’approvisionnement lors du World Nuclear Exhibition.
À ces tensions industrielles s’ajoutent les difficultés de recrutement dans certains métiers spécialisés. « Pour certaines professions, il faudra faire appel à des travailleurs détachés », prévient Hervé Guillou.
Le calendrier dépendra aussi largement des autorités de sûreté. L’avis définitif de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) sur Penly est attendu à l’automne prochain. Cette étape doit permettre au gouvernement de délivrer le décret d’autorisation de création d’ici à fin 2026. « Sans cette validation des options globales de sûreté, de l’épaisseur du béton aux systèmes de secours, le programme resterait bloqué au stade des préparatifs de terrain », explique un proche du dossier.
Enfin, le dernier verrou se situe à Bruxelles. La Commission européenne examine actuellement le mécanisme d’aide publique française destiné à financer les EPR2. Son verdict déterminera le modèle économique des futurs réacteurs et conditionnera directement la décision finale d’investissement d’EDF.
Cette séquence européenne inquiète particulièrement Paris depuis l’arrivée de Céline Gauer à la tête de la direction générale de l’Énergie de la Commission : « La France est intervenue pour faire échouer sa nomination à la tête de la DG Comp », confie une source à La Tribune. Pour plusieurs acteurs du dossier, c’est désormais à Bruxelles que pourrait se jouer le véritable rapport de force autour de la relance nucléaire française.
Source : La Tribune
Titulaire d’un Master II en journalisme, Giovanni DJOSSOU a œuvré en tant que journaliste de presse écrite dans différents journaux et magazines pendant plus d’une décennie.
Spécialisé dans le secteur de l’énergie depuis 2023, il a la charge de la rédaction d’articles, de la conduite d’interviews ainsi que de la création de programmes pour Opéra Energie.