Confrontées à des prix de l’électricité parmi les plus élevés d’Europe, à des investissements lourds et à des réseaux électriques insuffisants, les PME industrielles allemandes peinent à décarboner leur production. Une équation qui menace leur compétitivité malgré les ambitions climatiques de Berlin.
Électricité jusqu’à trois fois plus chère : les PME sous pression
Pour chauffer le métal à près de 1 500 °C sans émissions de CO₂, la PME allemande MPG Tubes s’est fixé un objectif ambitieux : produire un tube « neutre pour le climat » d’ici 2030. Une transformation qui illustre les défis auxquels est confronté le Mittelstand, ce réseau de PME exportatrices au cœur du modèle économique allemand. Installée dans le bassin industriel du Sauerland, l’entreprise de 145 salariés utilise encore deux fours alimentés au gaz naturel pour produire ses alliages. Son dirigeant veut désormais électrifier l’ensemble du processus : « La grande tâche qui se dresse devant nous est d’électrifier toutes les applications de gaz naturel », explique Andreas Gahl, directeur de MPG Tubes, à l’AFP. « C’est un tout autre défi que de mettre en œuvre de simples mesures d’efficacité énergétique ».
L’équation économique reste toutefois difficile. Le gaz naturel coûte environ 7 centimes par kilowattheure, contre près de 20 centimes pour l’électricité. À cela s’ajoute un investissement estimé à 6 millions d’euros, soit près de 15 % du chiffre d’affaires annuel de cette entreprise qui réalise environ 40 millions d’euros de ventes. « La transformation remplace des coûts variables par des coûts fixes (…) si une crise survient et que j’ai moins de commandes, la charge du crédit reste », souligne Andreas Gahl.
Selon Martin Theuringer, directeur de la Fédération allemande de l’industrie de la fonderie (BDG), les établissements bancaires majorent encore le coût de ces projets en appliquant des primes de risque aux investissements liés à la transition énergétique. Entre impératif climatique et maintien de leur compétitivité internationale, les industriels doivent ainsi arbitrer entre investir massivement ou conserver des procédés moins coûteux mais plus émetteurs de CO₂.
Malgré ces difficultés, Andreas Gahl affirme poursuivre son projet, porté par sa « conviction personnelle » de lutter contre le changement climatique et persuadé que cette mutation peut être menée « sans pertes économiques majeures ».
« Nous avons des réseaux [électriques] trop faibles (…) des infrastructures vieilles de 80 ou 100 ans. (…) Au moins 90 % des entreprises de la fonderie ne pourront pas bénéficier d’un raccordement suffisant avant le milieu des années 2030 », Fynn-Willem Lohe, dirigeant de la fonderie LEDA.
90 % des fonderies freinées par des réseaux électriques insuffisants
Au-delà du coût de l’électricité, de nombreuses entreprises se heurtent à un obstacle plus fondamental : l’insuffisance des infrastructures électriques. Dans le nord-ouest de l’Allemagne, la fonderie LEDA ne dispose que de 2 MW de puissance électrique, alors qu’elle en aurait besoin de 7 MW pour électrifier son processus de fusion. « Nous avons des réseaux trop faibles », déplore Fynn-Willem Lohe, dirigeant de l’entreprise, auprès de l’AFP, évoquant des infrastructures parfois « vieilles de 80 ou 100 ans ». Les délais annoncés n’incitent pas davantage à l’optimisme. Si un raccordement est officiellement envisagé sous deux ou trois ans, le chef d’entreprise estime qu’il faudra en réalité six à sept ans avant de disposer de la puissance nécessaire.
Pour Martin Theuringer, cette situation constitue aujourd’hui l’un des principaux freins à la décarbonation du secteur : « au moins 90 % des entreprises de la fonderie ne pourront pas bénéficier d’un raccordement suffisant avant le milieu des années 2030 ». En parallèle, les coûts de réseau continuent de grimper. Selon la BDG, les frais d’acheminement de l’électricité ont quadruplé depuis 2011, représentant jusqu’à 2 millions d’euros de charges supplémentaires par an pendant quinze ans pour une entreprise de taille moyenne.
Face à ces difficultés, le gouvernement allemand a instauré en avril un mécanisme de compensation des prix de l’électricité destiné aux industries les plus énergivores. Valable jusqu’en 2028, il pourrait atteindre 3,75 centimes par kilowattheure en 2026. Cette aide reste toutefois jugée insuffisante par la fédération professionnelle. Avec un prix moyen de l’électricité de 23,7 centimes par kWh au second semestre 2025, selon Destatis, le soutien ne représenterait en réalité qu’environ 1 centime par kWh une fois les modalités de calcul appliquées.
La BDG critique également l’obligation de réinvestir la moitié des aides dans des projets de décarbonation, y compris lorsqu’ils ne sont pas rentables à court terme : « Il est clair que nous investissons beaucoup dans l’incertitude. C’est pourquoi nous le faisons prudemment, étape par étape, pour ce que nous pouvons anticiper », reconnaît Andreas Gahl. Comme de nombreux industriels allemands, il évolue dans un contexte où les prix de l’énergie restent très volatils depuis les crises successives, notamment celle provoquée par la guerre en Ukraine, rendant la planification des investissements de long terme particulièrement complexe.
Source : AFP
Titulaire d’un Master II en journalisme, Giovanni DJOSSOU a œuvré en tant que journaliste de presse écrite dans différents journaux et magazines pendant plus d’une décennie.
Spécialisé dans le secteur de l’énergie depuis 2023, il a la charge de la rédaction d’articles, de la conduite d’interviews ainsi que de la création de programmes pour Opéra Energie.